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Le 22 novembre 1963 à Dallas, le président américain John Fitzgerald Kennedy était abattu. tf1.fr a interrogé l'historien Thierry Lentz, pour qui la version "officielle" ne tient pas debout, pas plus que de nombreuses théories du complot plus ou moins sérieuses.
 
 

tf1.fr —Sans accréditer l'une ou l'autre des nombreuses thèses du complot, il est clair qu'il existe des zones d'ombre, des mystères non éclaircis dans la thèse officielle…

 

Thierry LENTZ* —Un préalable s'impose. Lorsqu'on évoque la thèse officielle sur l'assassinat de JFK, on évoque les conclusions du rapport Warren. Or, on le sait peu en France, mais une deuxième enquête officielle a été menée pendant plusieurs années à la fin des années 70 par une commission du Congrès baptisée "Commission Stokes". Celle-ci a repris le dossier à zéro et a conclu que le président John Fitzgerald Kennedy et Martin Luther King avaient été victimes d'un complot. Elle a également conclu qu'il existait plusieurs tireurs à Dallas, le 22 novembre 1963. Donc, la "version officielle" prétendant que Lee Harvey Oswald avait agi seul n'est pas seulement contestée par quelques journalistes ou des chercheurs, mais également par une assemblée d'enquêteurs d'origine parlementaire.

tf1.fr —La Commission Stokes a-t-elle identifié les commanditaires de ce complot ?

 

T.L. —Non, cette commission n'est pas allée jusqu'au bout de ses travaux, et ce pour des raisons budgétaires. Elle a énoncé un certain nombre de conclusions et a demandé au FBI de reprendre l'enquête. Or, le FBI a répondu douze ans plus tard par une simple lettre dactylographiée, qui affirmait que les investigations nouvelles menées ne permettaient pas de remettre en cause les conclusions du rapport Warren. Point final. Avec une formule de politesse quand même…

 

tf1.fr — Au-delà de tout ça, qu'est-ce qui est certain, au fond, dans l'enquête sur l'assassinat de Kennedy ?

 

T.L. —Presque rien. Ce qui semble certain, c'est qu'il y avait plusieurs tireurs au moment de l'assassinat de JFK. La première version officielle, quelques minutes après l'attentat, disait qu'il n'y avait qu'un seul tireur qui avait tiré trois balles en dix ou quinze secondes. Or, ce qui a permis de contester cette thèse est le fameux film Zapruder, tourné par un amateur placé à quelques mètres de la voiture présidentielle. Ce film permet de chronométrer la scène.

 

 Et cela a contredit très vite la version officielle.

 

Donc, on ne peut plus se raccrocher aux conclusions du rapport Warren, qui contient en outre une expertise ballistique assez originale — ce qu'on a appelé "la balle magique". Compte tenu de la durée de la fusillade, du nombre de coups tirés, du type de fusil semi-automatique utilisé par Oswald, des blessures du président, de celle de son voisin le gouverneur John Connally et d'un passant, etc., il est désormais exclu d'accréditer sérieusement la thèse du tireur isolé.

tf1.fr —De même, on a aujourd'hui du mal à croire que Jack Ruby, l'assassin de Lee Harvey Oswald, a agi seul, pour des raisons personnelles…

 

T.L. —Absolument. Les raisons que Jack Ruby a invoquées ne tiennent pas la route. Par ailleurs, même si l'on nous dit qu'il y a eu un procès, il faut se rappeler qu'aux Etats-Unis, un prévenu peut négocier sa peine avec le procureur. Ce fut le cas de Jack Ruby. Un fort doute peut donc être légitimement permis. Malgré tout, si vous appelez aujourd'hui l'ambassade des Etats-Unis, elle vous délivrera la version Warren.

 

Dans l'affaire de l'assassinat de JFK, tous les éléments sont réunis. Il manque juste une confirmation officielle. Toutefois, même si cette affaire impliquait de hauts personnages de l'Etat — ce que je ne crois pas personnellement — il est peu probable que les autorités sortent de leur immobilisme et reconnaissent leurs erreurs et les mensonges faits au peuple américain.

tf1.fr —Quarante ans après, nous nous retrouvons avec une nouvelle thèse sur l'assassinat de JFK, relayée par William Reymond et Billie Sol Estes ["JFK, le dernier témoin" par William Reymond et Billie Sol Estes, Flammarion, 2003, NDLR] . Qu'en pensez-vous ?

 

T.L. —C'est la deuxième fois que William Reymond nous fait le coup. Il y a une dizaine d'années, il avait déjà avancé l'histoire de la "culpabilité" du vice-président . Il reproduisait les propos d'une des maîtresses de Lyndon Johnson, à qui celui-ci aurait dit un soir : "On l'a eu". Ce que je trouve

 surprenant, c'est qu'on a fait tout un plat du reportage diffusé sur Canal+ ["JFK, autopsie d'un complot", 90 minutes, diffusé le 27 octobre dernier, NDLR]. Or, il ne contenait rien de convaincant. C'était un assemblage de témoignages de seconde main de "l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours". L'affaire de l'empreinte digitale non-identifiée trouvée à l'endroit d'où Oswald aurait tiré, cela fait trente ans que l'on discute pour savoir à qui elle appartient. Ce monsieur Wallace qui est mis en cause par William Reymond a probablement trempé dans l'affaire. Mais ce n'est pas parce qu'il avait un jour croisé Lyndon Johnson qu'on peut conclure que le vice-président est le commanditaire de l'assassinat du président.

 

Le milieu des gens qui ont pu assassiner Kennedy est très petit. Il s'agit de gens à employeurs multiples. Lee Harvey Oswald et Jack Ruby travaillaient à la fois pour la Mafia, plusieurs services secrets et des organisations anti-castristes. Il s'agit d'un milieu relativement fermé, marginal, clandestin. On sait par exemple que Jack Ruby a connu et a été avantagé dans les années 40 par Richard Nixon. Mais ce n'est pas parce que Richard Nixon est un jour intervenu en faveur de Jack Ruby qu'il faut immédiatement en conclure qu'il

 est le commanditaire de l'assassinat de JFK. Je ne sais pas si William Reymond a raison ou tort, mais j'affirme que les méthodes utilisées empêchent sa thèse d'être consistante. Que Kennedy ait gêné Johnson, c'est évident. Mais de là à le tuer !

tf1.fr —Sans entrer dans le détail du nombre de dissimulations troublantes, des témoignages non retenus, des incohérences de la version officielle, qu'est-ce que tout cela signifie à vos yeux ?

 

T.L. —Ce que l'affaire JFK démontre, c'est que la démocratie américaine n'est pas une démocratie modèle. Comme vous le savez, la plupart des gens qui ont enquêté au départ sur l'assassinat du président Kennedy sont des personnes privées, des indépendants, qui représentent un réel pouvoir. Je ne veux même pas parler de "quatrième pouvoir", puisque la presse a souvent relayé la thèse officielle. Il s'agit d'une sorte de "pouvoir citoyen" parfaitement nécessaire.

tf1.fr —N'est-ce pas en fin de compte la multiplication de thèses aussi différentes qui empêche de distinguer la vérité ?

T.L. —C'est exact. La toile de fond de l'assassinat de JFK, c'est évidemment Cuba et la Mafia. Au fond, je crois qu'on ne saura jamais la vérité sur cette affaire. Tous les cinq ou six ans, les autorités américaines affirment qu'elles vont ouvrir leurs archives. Or, les documents qu'elles rendent publics, en vertu de la Loi sur la liberté d'information, sont des documents où elles peuvent effacer ce qu'elles veulent, en vertu de la protection de la sécurité nationale. Les chercheurs se retrouvent donc avec des tas de documents assez largement biffés et, finalement, peu exploitables. La profusion de thèses est évidemment dommageable à la recherche de la vérité. Il existe certes des enquêteurs de bonne foi, mais ils côtoient des farfelus qui cherchent absolument "quelque chose" de nouveau.


Dans les travaux de ces farfelus, on peut trouver des choses intéressantes. Un auteur s'est par exemple intéressé uniquement aux aspects de médecine légale de l'affaire. Il a échafaudé une théorie de remplacement du corps dans le cercueil qui, compte tenu de la configuration des lieux et des emplois du temps de chacun, n'est absolument pas plausible. En revanche, il a également étudié les radios et les photos d'autopsie de Kennedy qui donnent des informations utiles, au milieu d'un assemblage peu sérieux.
 

J'avais essayé, dans mon livre de 1995, non pas de chercher qui avait tué Kennedy, mais de comprendre comment on nous l'a raconté. Car finalement, il est aussi important de savoir comment on a enquêté que de connaître le fond de l'affaire.

Photo : John Fitzgerald Kennedy à Dallas, quelques heures avant son assassinat (AFP)

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Date de dernière mise à jour : 04/11/2013