La sidération universelle

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[LEG_LEGENDE_Blanc]Le 22 novembre 1963, John F. Kennedy dans les rues de Dallas. Dans quelques minutes, il va être mortellement blessé par des tirs d’arme à feu, dans la décapotable qui traverse Dealey Plaza. (photo dr[])

«Où étiez-vous le jour où l’on a tiré sur Kennedy ? Cette question a été posée pendant des décennies, au cours de dîners, déjeuners, réunions, conversations diverses, n’importe où dans le monde… » Oui, et, selon les générations, il en ira de même pour les premiers pas de l’homme sur la Lune, la chute du mur de Berlin ou l’attentat du 11 Septembre. Ces dates d’un calendrier universel, quand chacun croit vivre une page de la grande Histoire, appartiennent à l’imaginaire collectif et « mettent instantanément en marche l’horloge de la mémoire ».

Le 22 novembre 1963, Philippe Labro se trouvait sur la côte est des États-Unis. Pour « Cinq colonnes à la une », émission populaire en France, il réalisait un reportage sur l’université américaine. Il avait 25 ans, et peu de temps auparavant il passait justement deux années en Virginie. Plusieurs ouvrages naîtront du premier séjour, dont « L’Étudiant étranger ».

Ce jour-là, avec son équipe, il tourne à Yale. L’ouverture de son dernier livre est saisissante. Tout au loin, sur le vaste et vert campus, un point, une silhouette qui se précise. C’est un jeune homme. Il court en agitant les bras et en hurlant. Un peu l’ange de Pasolini, le facteur messager de « Théorème ». À cela près que ce porteur de nouvelles semble animé de la plus violente des paniques et que les journalistes français finissent par comprendre son cri : « The President has been shot. »

Un invraisemblable désordre

Évidemment, à la demande de Pierre Lazareff et pour « France-Soir », Philippe Labro laisse tomber Yale, se précipite à Dallas. Le meilleur de « On a tiré sur le président » est dans le témoignage, tout neuf, tout jeune, on serait presque tenté de dire tout émerveillé, que, cinquante ans après les articles de « France-Soir », ces pages raniment.

Le journaliste-écrivain-cinéaste y excelle dans la narration des « choses vues ». Ce sont, au cours de son trajet précipité jusqu’à la ville maudite, les paysages divers d’une « sidération nationale », ou, surtout, l’invraisemblable désordre dans lequel s’agite, se perd, la capitale du Texas. Kennedy n’est pas populaire chez les Texans. Il défend trop les Noirs et pas assez le pétrole. Il y a riches et riches. À Dallas, au pays des Stetson, des cigares et des revolvers à la ceinture, chez les ploutocrates qui sont aussi des « ploucocrates », cet Irlandais trop fitzgeraldien, aux costumes trop bien coupés, aux manières trop élégantes, à l’épouse trop jolie dans son tailleur Chanel rose, n’est pas aimé.

La limousine SS-100-X découverte était une terrible imprudence. Et le service de sécurité comme la police locale n’ont pas fait leur travail. Si bien que l’atmosphère du « Dallas Police Headquarter » est moins éplorée qu’agitée. Policiers, avocats, journalistes, parasites : on s’y bouscule dans un extravagant désordre, duquel Labro tire quelques forts portraits. Celui d’Oswald, l’assassin présumé, avec son rictus (« smirk ») arrogant, celui surtout de Ruby qui remet au « Frenchy » sa carte de visite : une femme nue, des bulles de champagne et l’adresse du « Carousel burlesque », un des night-clubs dont il est propriétaire.

Portrait fasciné et nuancé

Quand, menotté, lors de cette « perp walk » que les Américains chérissent (un Français en conserve un récent et mauvais souvenir), Oswald tombe à son tour sous l’arme impulsive de Ruby, Labro est en train de dicter un papier depuis sa chambre d’hôtel. C’est « le plus beau ratage » d’une vie de journaliste. De là sans doute, au fil des ans, ces innombrables rencontres et entretiens avec des acteurs, des témoins, des historiens de la tragédie ou du « roman Kennedy ». De là aussi - seconde partie du livre - ce portrait fasciné mais nuancé d’un personnage complexe, ambitieux et intelligent (rien du « garçon coiffeur » dont parla trop vite de Gaulle), malade dissimulant sa souffrance, partagé entre l’hédonisme et la « valse avec la mort », homme d’État incomparable dont la vraie envergure (l’affaire des missiles de Cuba) ne se révéla que dans les cent derniers jours.

« Kennedy n’est pas populaire chez les Texans. Il défend trop les Noirs et pas assez le pétrole »

À LIRE

 

« On a tiré sur le président », de Philippe Labro, éd. Gallimard, collection Blanche, 272 p., 20 €.

Philippe Labro viendra parler de ce dernier livre le mercredi 13 novembre à 18 heures, à la librairie Mollat, à Bordeaux.

 

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Date de dernière mise à jour : 03/11/2013