Labro : "Kennedy et moi"

VIDEO - A l'occasion des 50 ans de l'assassinat de Kennedy, le journaliste et écrivain Philippe Labro revient sur l’événement qui a secoué l'Amérique du 20e siècle à travers un nouveau livre, On a tiré sur le président (Gallimard).

Ancien étudiant sur les campus américains, le jeune Philippe Labro fut l'un des premiers journalistes français à avoir couvert l'assassinat de Kennedy pour le journal France Soir. Ses articles ont lancé sa carrière. Aujourd'hui, le plus américanophile des hommes de presse français se raconte à travers la grande histoire.

 

Philippe Labro: "Oswald a tué Kennedy"

Le journaliste et romancier était aux Etats-Unis le 22 novembre 1963. Dans son nouveau récit, il relate sa version.

 

Paris Match. Qui a tué Kennedy ?
Philippe Labro. Lee Harvey Oswald, selon mon intuition raisonnée. Il y a d’abord celle que j’ai eue à Dallas quand j’ai vu ce garçon au commissariat, c’était une évidence. Ensuite, j’ai balancé en permanence entre les deux hypothèses, celle d’un seul tueur et celle du complot. Ayant été cité dans le rapport Warren (ce dont j’étais tellement fier), cela m’a permis d’entrer dans le réseau des conspirationnistes. Il a bien fallu que je prenne un parti. Mais je suis assez prudent pour dire que je peux me tromper. Le journaliste est comme saint Thomas, il croit ce qu’il touche, il croit ce qu’il voit. Alors oui j’ai beaucoup hésité, mais la relecture de mes notes, du rapport Warren, des ouvrages et mes échanges avec quelques confrères m’ont fait pencher d’un côté.

Pourquoi balayez-vous l’idée d’un complot ?
Ce serait plus romanesque, “ça nous arrangerait tous”, comme disait Norman Mailer. Mais j’ai beaucoup travaillé sur les personnalités de Oswald et Ruby. Il faut relire d’où venait Oswald, ses erreurs, ses frustrations, ses tentatives, ses impuissances. C’est un type qui six mois avant avait essayé avec le même fusil de tuer le général Walker. Quand le 22 novembre il tue ensuite le policier Tippit, c’est parce que ce dernier l’a reconnu. Oswald lui tire dessus parce qu’il est coupable. Il a agi par pulsion, il est habité par le désir de reconnaissance. Quand je l’ai vu, son regard nous disait “j’en sais plus que vous les petits gars et je vous emmerde”. Cette vision m’a hanté.

Pourquoi, dans un pays où les journalistes ont sorti l’affaire du Watergate, personne n’a de réponse à la raison de la mort de Kennedy ?
Je vous retourne la question : comment se fait-il qu’en cinquante ans aucun média d’investigation n’ait réussi à prouver la théorie du complot ? Il y a eu toutes sortes d’hypothèses, des témoignages… Sur les 400 000 livres écrits sur cette affaire, au moins 35 000 parlent du complot. Mais j’ai noté que les grands historiens sérieux tout comme les grands biographes balaient comme moi cette théorie. S’il avait fallu éradiquer chaque témoin des événements de Dallas, on compterait plus de 10 000 morts… Je ne peux pas croire à un réseau tentaculaire qui aurait éliminé tous les témoins. Quand un type lié de près comme de loin à l’affaire meurt en tombant d’une échelle, ce n’est tout de même pas un mec de la CIA qui tire sur le bas de l’échelle… On ne veut pas être rationnel sur l’irrationnel. Mais ici tout est irrationnel. Le plus irrationnel étant que, deux jours plus tard, un deuxième marginal vienne lui aussi chercher son heure de gloire.

"En cinquante ans, personne n’a réussi à prouver la théorie du complot."

Vous l’aviez côtoyé pendant quarante-huit heures. Jack Ruby vous avait même remis sa carte…
C’était un loser absolu, aucun doute sur ses liens avec la Mafia. Il a passé son temps à pleurnicher, disant qu’il fallait venger Kennedy, qu’il fallait flinguer le petit saligot qui avait tué son président. Il annonçait clairement son geste et personne ne le prenait au sérieux. Ruby était un “cop fucker”, un fan des flics, il leur payait des pots dans son club... Son geste contribue au plus grand concours de circonstances de l’Histoire. En quarante-huit heures, deux fois deux hommes mus par des pulsions et un désir de reconnaissance tuent quelqu’un.

Vous ratez l’assassinat de Oswald par Ruby...
“France-Soir” avait 6 éditions par jour à l’époque, je passais ma vie à dicter de la copie au téléphone… Ce livre c’est aussi une leçon aux jeunes journalistes : il faut être sur le terrain, il faut prendre des notes, regarder les gens. Ce n’est pas derrière un ordinateur qu’on apprend son métier. On l’apprend en faisant des erreurs, en observant les autres. Je dois beaucoup de choses au petit gars du “Dallas News Herald” et aux autres. Sans ces journalistes locaux je ne serais pas monté au sixième étage de l’immeuble d’où Oswald a tiré.

A qui auriez-vous aimé parler de cette affaire ?
A Jackie. Elle s’est exprimée devant la commission Warren, mais j’aurais vraiment aimé passer une soirée avec elle pour lui demander à qui elle pense quand elle dit : “Je veux qu’ils voient ce qu’ils lui ont fait.” Qui étaient ces “ils” ? Et j’aurais aimé aussi savoir comment elle a pu supporter pendant trois ans de trouver sur son lit les culottes d’autres filles. Quand certains écrivains dézinguent son mari je ne trouve pas cela bien pour autant. Le président a quelques belles réalisations à son crédit : il envoie l’homme sur la Lune, il sauve la planète de l’holocauste nucléaire, il amorce la détente, il va à Berlin, il s’attaque aux droits des Noirs… Je ne le déifie pas pour autant, il a des faiblesses, des manques, il fait des erreurs...

Obama, dites-vous, est son “lointain héritier”.
Il est élu jeune comme lui et porteur d’espoir comme lui. Mais la comparaison s’arrête là. Obama est le fruit d’une révolution, celle poussant le premier Noir à la Maison-Blanche. Mais ils n’ont pas les mêmes moeurs, le même comportement et le même héritage culturel. Pour l’instant ce n’est pas évident qu’Obama ait un bilan aussi positif que cela.

Philippe Labro et la mort de Kennedy

Ses souvenirs sur le drame réunis dans "On a tiré sur le Président".

Si par hasard vous sortiez de l’haletant "JFK. Le dernier jour" de François Forestier (cf. "Lire" du 28 octobre), c’est une évocation d’un coloris infiniment plus nuancé qu’offre Philippe Labro dans "On a tiré sur le Président", titre qui reprend le cri d’un étudiant que, sur le campus de Yale, vit s’élancer vers lui le journaliste/écrivain (né à Montauban le 27 août 1936) qui, en ce 22 novembre 1963, se trouvait en reportage sur la côte Est, dans le Connecticut. Un demi-siècle plus tard, ce The President has been shot ! résonne toujours dans les oreilles de l’auteur de "Tomber sept fois, se relever huit" : cri d’un jeune Américain abasourdi par l’incroyable info que répandaient soudain radios et télés. Dans les heures qui suivirent l’attentat, le futur réalisateur de "L’Héritier" prit à New York le premier avion pour Dallas afin d’y couvrir l’événement pour "France-Soir". Dans ce récit remarquable (pour lequel Labro s’est référé à ses notes des années 60-70), revivent des moments stupéfiants - comme le seront ceux du 11 septembre 2001. Ainsi, Labro rencontra-t-il Jack Ruby juste avant que celui-ci, sous l’œil des caméras, n’abatte l’assassin présumé de JFK, Lee Harvey Oswald. "J’ai connu les flics, la presse, la confusion, le Texas, les mystères", résume-t-il. Parlant de JFK, Labro note que la liste de ses femmes et conquêtes "est si longue que la dimension de ce livre n’y suffirait pas." Ce qui n’empêchera pas son ancien attaché de presse, Pierre Salinger, de dire : "Si l’on veut comprendre Kennedy, il faut savoir qu’il n’a pas passé une seule journée de sa vie sans souffrir." Pour Labro, il y a deux vérités : "c’était un homme d’une immense complexité. C’était un homme qui avait valsé avec la mort." Et qui dama le pion à Nikita Khrouchtchev en octobre 1962, dans la crise de Cuba. Un ouvrage excellent, qui s’ajoute à cent autres inspirés par un homme entré de son vivant dans la légende. Et dont l’assassinat renforça la légende.

 

On a tiré sur le Président Philippe Labro Gallimard 258 pp., env. 2 €

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 20/11/2013