“Kennedy, c’est le début de l’image plus importante que la substance”

John Kennedy n’a été président que mille jours. Que retient-on de son mandat? Au-delà de la légende et du glamour, James Newsom, professeur à l’université du Texas à Tyler, offre une analyse froide d’historien.

 

Monument John F. Kennedy à Fort Worth (Dallas), devant l’ancien Hôtel Texas, lieu du dernier discours public du président le 22 novembre 1963. C’est dans cet hôtel qu’il a passé sa dernière nuit, avec Jackie. Crédit : Emmanuelle Choussy

Lorsqu’il prend ses fonctions le 20 janvier 1961, JFK a 43 ans. C’est alors le plus jeune président de l’histoire américaine, avec peu d’expérience. Cette inexperience a-t-elle pesé sur son mandat ?

Kennedy a toujours été vendu au public comme jeune, énergique, vibrant. Faux. Il a été malade pendant la plupart de sa vie, il avait des douleurs chroniques au dos qui le laissaient parfois paralysé, il avait un docteur qui voyageait avec lui et qui lui administrait des remèdes de cheval pour qu’il puisse fonctionner. Mais la personne publique était perçue différemment. Avant une apparition en public, il passait du temps dans un bain pour le soulager. Par contraste au vieux Eisenhower, vous avez ce jeune et élégant John F. Kennedy. Cela transparaît donc encore plus.

Il se passe beaucoup de choses cette année-là : l’opération de la Baie des cochons, le mouvement des Droits civiques. A-t-il des difficultés en début de mandat ?

Lorsqu’il devient président, il est un combattant extrême de la Guerre Froide. Ce qui n’est pas toujours compris aujourd’hui… Pendant la campagne de 1960, face à Nixon, il tente d’être plus anti-communiste que son concurrent. Donc en 1961, il essaie d’apparaître dur sur ce front-là. Il cherche un dossier où il peut démontrer que sa réthorique de dur est une réalité. Et il trouve, en 1961, ce plan qui est devenu la Baie des Cochons, que Dwight Eiseinhower lui-même avait relégué au fond d’un tiroir car injouable : faire débarquer des insurgeants cubains à Cuba dans l’espoir de fomenter un coup contre le régime communiste de Fidel Castro. Cela devait être l’opération qui aurait démontré que Kennedy était fort et debout face au communisme. Mais cela s’est retourné contre lui. L’opération a été commencée, mais Kennedy a eu peur et a décidé au dernier moment de ne pas garantir de support aérien aux pauvres Cubains qui débarquaient sur la plage. Ce qui aurait pu être un succès énorme s’est soudainement transformé en un désastre. Les Soviétiques ont pu s’en servir. Cet épisode a démontré la naïveté de Kennedy et que sa jeunesse n’était pas tempérée par l’expérience.

Dans les affaires intérieures, Kennedy s’implique dans les négociations avec l’industrie de l’acier mais cela ne se passe pas bien également…

Là aussi, il essaie de montrer un leadership fort, mais il se fait balader par les différentes parties et à la fin, il a apparaît comme avoir été manipulé par les industriels.

A la même époque, le mouvement des Droits civiques est déjà en marche. JFK semble de son côté mais demeure très prudent. Quelle est votre analyse ?

Rappelons que Kennedy est un démocrate et qu’il a besoin des voix du Sud, qui vote majoritairement démocrate. Donc toute initiative qu’il prend en faveur des Droits civique est un risque électoral potentiel pour lui. Et dans ce dossier, Kennedy montre qu’il a du mal à tenir son propre parti. Le mouvement des Droits civiques, il le soutient à reculons, d’une certaine façon. Il y est impliqué malgré lui. Il y a cet épisode où, après avoir promis de mettre fin à la ségrégation dans le Logement “d’un coup de stylo”, il tarde à le faire. Des milliers d’Africains-Américains envoient par la poste à la Maison Blanche des milliers de stylo, symbole de la signature de la loi ! Et alors qu’il y a des émeutes dans le Sud, il y a cette crainte que le mouvement des Droits civiques et Martin Luther King soient manipulé par les communistes. Bobby Kennedy, son frère et ministre de la Justice, a même mis sur écoute les leaders du mouvement. Bref, il est extrêmement prudent, il se méfie. Et il sait qu’il peut ne pas être réélu à cause de cela.

Pendant les 18 premiers mois, il a du mal à saisir le mouvement. C’est la télévision qui lui force la main, avec la retransmission des émeutes à Birmingham (Alabama) dans tous les foyers. Il décide alors de se saisir du dossier plus sérieusement.

Sa gestion de la crise des missiles de Cuba, en octobre 1962, est généralement vue comme son plus grand succès…

C’est le moment qui a défini sa présidence : il tient tête à Khrouchtchev pendant treize jours. Le monde était au bord de la guerre. Mais en réalité, nous n’aurions pas dû en arriver là. Les Américains avaient placé des missiles en Turquie et c’était donc compréhensible que Khrouchtchev veuille placer ses missiles à Cuba. Aujourd’hui, grâce aux archives, on sait d’ailleurs que Khrouchtchev était hésitant à confier ces missiles à Castro. Il avait peur qu’il s’en serve pour de vrai ! Bref, on a été très proche d’une guerre nucléaire. Et si chacun des deux camps s’était retenu, on n’en serait jamais arrivé là. C’est toujours difficile de juger Kennedy sur les faits, car son assassinat et son aura ont construit une légende. Regardez de près les événements de cette crise, Kennedy est hésitant. Et comme il a déjà échoué à Cuba un an avant, il veut se montrer défiant. Au final, c’est une victoire. Mais à quel prix!

Lors du sommet de Vienne en 1961, Khrouchtchev a semblé s’imposer. Lors de la crise de Cuba, a-t-il tenté de profiter de l’inexpérience de Kennedy ?

Il y a deux personnes extrêmement tétues essayant de prendre l’avantage sur l’autre. Et dans le système soviétique, il n’y a pas la place pour l’échec. Khrouchtchev le sait et il se doit d’être fort. On sait aujourd’hui qu’il avait à sa disposition tout un rapport psychologique sur Kennedy, sa potentielle faiblesse et même sur les médicaments qu’il prenait pour son dos.

Le mandat de Kennedy est également marqué par le début de l’engagement américain au Vietnam. Doit-il être tenu pour responsable de cette guerre ?

JFK tente de garder cette situation très localisée. Mais c’est difficile de séparer ses décisions de sa réthorique. Pendant la campagne électorale, il veut se montrer fort contre le communisme et il avait accusé Eisenhower (le président sortant) et Nixon (son adversaire) d’être faibles avec leur image de “l’endiguement”. JFK se doit donc de faire quelque chose. Eisenhower, après la partition du Vietnam entre Nord et Sud lors des accords de Genève, décide de ne pas y aller. Mais Kennedy est celui qui décide d’envoyer un premier soutien militaire au Sud. Cela étant dit, lorsque vous regardez l’implication militaire des Etats-Unis au Vietnam mois après mois, cela reste miniscule au moment de la mort de JFK. C’est son successeur, Lyndon Johnson, qui joue l’escalade. Kennedy l’avait envoyé en voyage au Vietnam et lorsqu’il revient, ce Texan compare la situation à celle de Fort Alamo.

Quelle trace dans l’Histoire a-t-il laissé ?

Ce n’est pas tant ce qu’il a fait. Il a donné au peuple américain une vision. Son discours d’investiture, puis tous les autres discours le montrent. La vision, ce n’est certes pas l’action. Mais il avait l’aura d’un leader fort. Et cela suffisait, même s’il ne l’était pas véritablement.  Et à l’âge de la télévision, cela a joué un rôle très fort. Il était quelqu’un que les Américains voulaient suivre. Il incarne le début de l’ère où, en politique, l’image est plus importante que la substance.

 

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Date de dernière mise à jour : 19/07/2017