L’assassinat de JFK et ses interprétations par la culture américaine

Art Simon avait trois ans le 22 novembre 1963 et il se souvient très bien de ce jour noir comme de ses très néfastes conséquences. « En fait, j’ai plus de souvenirs du jour de l’enterrement, diffusé à la télévision, que de celui de l’assassinat, raconte au téléphone le professeur américain joint à New York. Je me rappelle l’immense tristesse dans notre maison. Je me rappelle même avoir été obligé de quitter la pièce où était le poste pour m’éloigner de la peine immense qui affligeait mes parents, ma famille. Mais je ne savais pas trop pourquoi je pleurais : j’étais triste parce que tout le monde l’était. »

 

Cet instant monument a été fondamental dans la mythologie de la société américaine. Il a aussi été déterminant pour M. Simon, qui en a fait le sujet de sa thèse. Enfin, pas l’assassinat comme tel, plutôt ses interprétations et le conflit entre ces interprétations.

 

Art Simon est maintenant professeur d’études cinématographiques à l’Université d’État de Montclair, dans le New Jersey. Il vient tout juste de publier une nouvelle édition de son livre Dangerous Knowledge. The JFK Assassination in Art and Film (Temple University Press), paru une première fois en 1996. L’ouvrage propose une version remaniée de son doctorat.

 

« En choisissant ce sujet de thèse, j’avais l’intuition que l’assassinat du président permettait une lecture fascinante des liens entre l’art, le cinéma et la société dans les années 1960. La tragédie et ses différents traitements artistiques et culturels permettent de poser de sérieuses questions sur l’interprétation de l’histoire de cet événement. Le gouvernement répétait qu’il voulait écrire cette histoire, à travers la commission Warren. À un certain moment, des citoyens, des journalistes, des artistes ont proposé des interprétations différentes, critiques des versions gouvernementales officielles, pour devenir les auteurs de l’histoire. Cette manière de faire me semble ancrée dans les années 1960, qui vont aussi critiquer la version officielle autour de la guerre du Vietnam ou d’autres périodes de l’histoire américaine. »

 

26,6 secondes de vérités

 

Dans ce cas précis, la dispute aux profondes ramifications intellectuelles et sociopolitiques devient d’autant plus intéressante qu’elle porte sur un événement lui-même médiatisé par l’entremise d’images photographiques et cinématographiques. Le professeur rappelle que les premières diffusions du film d’Abraham Zapruder, des arrêts sur images, circulent d’abord dans des éditions spéciales de Life Magazine, qui paya 150 000 $, l’équivalent de plus d’un million aujourd’hui, pour les 26,6 secondes tournées en 8 mm. Le film de cet aïeul malgré lui du journalisme citoyen ne fut diffusé à la télévision pour la première fois que le 6 mars 1975 par l’émission Good Night America.

 

« Les réseaux de télévision eux-mêmes n’avaient pas de caméra sur place, à Dallas, le 22 novembre 1963, fait remarquer M. Simon. Leurs reportages s’appuyaient sur des entrevues avec des témoins. À partir de ce moment, les réseaux ont compris qu’ils ne devraient plus jamais détourner le regard du président. »

 

Quand il choisit ce sujet, l’artiste Bruce Connor utilise un cinégramme de la couverture télévisuelle de l’assassinat. Son oeuvre intitulée Report, sur la violence médiatisée, sera revue et corrigée jusqu’en 1967.

 

Andy Warhol reproduit ses premières images de la veuve Jackie Kennedy quelques semaines après le drame. Il proposera d’autres sérigraphies sur le drame dans les années suivantes. Le musée Telfair de Géorgie a inauguré il y a un mois une exposition sur ce thème (Warhol/JFK).

 

« L’artiste pop et le cinéaste d’avant-garde saisissent très rapidement l’importance de l’événement en incorporant dans leurs créations des images de la culture de masse, dit le spécialiste. Selon moi, Warhol et Connor produisent les oeuvres les plus remarquables et les plus provocantes sur le sujet. Tous les deux comprennent l’importance de la répétition dans cette histoire. Les images de l’assassinat sont reproduites quelques jours après le drame, de manière obsessive depuis 50 ans et encore aujourd’hui à l’occasion de la commémoration. »

 

Des auteurs, des journalistes commencent aussi très vite à mettre en question les interprétations et la version officielle, celle du rapport de la commission Warren, publié en septembre 1964. Hollywood, par contre, prend un peu plus de temps avant d’entrer dans le conflit des interprétations autour de deux questions essentielles : qui a tué le président et pourquoi ?

 

Le mensonge 24 fois par seconde

 

Les réponses divergent, s’opposent, s’affrontent. Et le film de Zapruder est tiré de tous bords comme preuve à l’appui.

 

« Le film est le témoin ultime, irréprochable, explique le professeur de cinéma. Produit-il pour autant une interprétation acceptée par tous ? Non. Au contraire, il engendre de multiples théories. Le gouvernement y voit une chose, les conspirationnistes, son contraire. Ils entendent un, deux, trois coups de feu. Ils ajoutent un tireur puis un autre. Et des deux bords, chacun répète que, Dieu merci, par chance, il y avait une caméra pour nous donner la vérité. C’est fascinant. »

 

Il est tout aussi intéressant de voir Hollywood s’emparer des interprétations pro-complot, le film JFK d’Oliver Stone (1991) en constituant l’exemple le plus flagrant. En fait, explique le spécialiste, les interprétations conspiratonnistes vont et viennent. Marginales dans les années 1960, elles se popularisent au début des années 1970, retournent ensuite dans l’ombre pour renaître à la fin du XXe siècle. « Nous sommes maintenant dans une période de très faible légitimité pour ces théories », dit-il.

 

Certaines productions parlent du sujet plus ou moins indirectement : The Parallax View (1974), Winter Kills (1979), Blow Out (1981). Brian de Palma réalise ce film sur une enquête au sujet de l’assassinat présumé d’un politicien, lui qui a déjà renversé la fameuse formule de Godard pour décrire le cinéma comme « le mensonge 24 fois par seconde ».

 

« Si Kennedy avait été assassiné dans les années 1930, les grands studios n’y auraient pas touché, à cause du code de censure de cette époque [le code Hays], dit le professeur Simon. À partir des années 1970, il devient au contraire possible de produire un film sur un assassinat politique. Hollywood accepte la violence explicite mais peut aussi se permettre de traiter par le divertissement un sujet profondément triste. »

 

Des productions comiques osent même s’y frotter. Les Simpson y font plusieurs fois référence, tout comme un célèbre diptyque de Seinfeld(The Boyfriend, les 34e et 35e épisodes). « Je crois que nous attendrons longtemps avant de voir les événements du 11-Septembre inclus dans un numéro comique », note alors l’intellectuel new-yorkais.

 

Et maintenant ? Que montrent les récentes productions et que réserve le déluge d’émissions spéciales diffusées à l’occasion du 50e anniversaire de la tragédie ?

 

Art Simon juge que sa grille de lecture s’applique toujours, avec cette recherche obstinée de la vérité à travers les images.

 

Il encense Oswald Ghost (2007), documentaire de Robert Stone sur l’assassin présenté par RDI mardi. Il note que notre époque numérique ajoute maintenant foi aux reconstructions virtuelles du drame. Le documentaire Cold Case JFK diffusé par l’émission de vulgarisation scientifique Nova (PBS) cette semaine semblait de cette eau. « La croyance que le film peut révéler la vérité se transpose maintenant dans les images produites par ordinateur », dit-il.

 

Ce monde a aussi engendré JFK Reloaded, un jeu de tirs subjectifs recréant l’assassinat, le but étant de tester les conclusions du rapport Warren. « L’idée que nous pouvons utiliser les nouvelles technologies pour dire la vérité a des effets pervers, juge finalement le professeur Simon. […] Transformer n’importe qui en assassin de Kennedy me semble de bien mauvais goût. Ce jeu montre à quel point nous sommes maintenant éloignés de la tristesse et de la solennité qui se sont emparées du monde il y a 50 ans. »

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