Dallas 22 novembre 1963. Mort d’un Président. Naissance d’une légende

Il fait beau sur Dallas ce vendredi 22 novembre 1963. Il a plu tôt le matin mais maintenant le soleil brille. Le contexte politique est complexe au Texas au sein des démocrates. Le Vice-Président Lyndon Johnson est ancien sénateur du Texas, ce qui ne facilite pas la gestion de l’affaire. Alors le Président Kennedy s’est décidé à faire ce voyage, pour aplanir les différends et essayer de faire que le Texas, qui représente un poids électoral significatif, puisse lui revenir lors des élections de novembre 1964. Le climat est électrique au Texas où certains milieux ultra-conservateurs sont très hostiles vis-à-vis de ce jeune Président de la côte Est si éloigné de leurs intérêts. Certaines des politiques édictées par le Président depuis son arrivée à la Maison-Blanche en 1961 ne leur plaisent pas, comme d’autres qui sont prévues. Ils ne se privent pas de le faire savoir. Le jour de son arrivée à Dallas des tracts circulent dans la ville accusant JFK de trahison.

C’est plus qu’un Président qui atterrit à Dallas. C’est déjà un mythe. Presque une légende. Un kaléidoscope d’images, de sons, d’impressions, de situations. Un soldat au comportement héroïque durant la Seconde guerre mondiale, issu d’une des plus grandes familles de Boston. Le clan Kennedy avec le père Joe, opulent homme d’affaire(s), qui a exercé plusieurs fonctions officielles, sous Roosevelt, dont celle d’Ambassadeur à Londres. Les deux frères : Robert dit Bobby, Ministre de la Justice, et Edward dit Ted, Sénateur. Surtout un couple enthousiasmant : intelligence, jeunesse, beauté. A leur arrivée à la Maison-Blanche, Jackie a 33 ans et John, Jack pour les siens, 43, ce qui en fait le plus jeune Président élu des Etats-Unis. Une épouse sublime, Jacqueline Bouvier. Jackie pour les intimes. Et pour à peu près le reste de la planète. Jackie mystérieuse et diaphane. Jackie à la diction appliquée et au regard troublant. Jackie qui transfigure la Maison-Blanche d’un endroit poussiéreux en un palais des arts, des sciences, de la culture et du raffinement qui en fait l’endroit le plus couru des Etats-Unis. Et les deux jeunes enfants: Caroline et John Jr., qui devient vite pour tous John John. Une famille princière dans une République. Un couple de contes de fées.

Il y a le Kennedy homme d’Etat. Le Kennedy dont le discours d’investiture du 20 janvier 1961 reste la référence insurpassable en la matière avec ses formules spectaculaires qui résonnent jusqu’à aujourd’hui. Le Kennedy de la Nouvelle Frontière, du Peace Corps, de l’intérêt pour le Tiers-Monde et les mouvements de décolonisation. Le Kennedy de la lutte des droits civiques qui reçoit Martin Luther King à la Maison Blanche après la marche pour l’égalité du 28 août 1963. Le Kennedy qui se décide à lutter contre les formes de discrimination raciale encore très présentes dans bien des endroits des Etats-Unis.

Le Kennedy, homme politique, de la complexe élection de 1960 gagnée de justesse. Le Kennedy politicien, avec les compromis et les compromissions de la vie politique. Le Kennedy du début de l’implication militaire substantielle au Vietnam. Le Kennedy de l’échec de l’invasion de Cuba à la « Baie des cochons » d’avril 1961. Le Président de la crise des missiles soviétiques de Cuba d’octobre 1962 où la planète, pendant 13 jours, a été au bord du précipice nucléaire, et où , avec l’aide notamment de son frère Bobby, il a réussi, avec sagesse et détermination, à éloigner ce monstrueux spectre mortifère. Le Kennedy en visite triomphale à Berlin le 26 juin 1963 et sa proclamation percutante « Ich bin ein Berliner » devant une foule transportée d’enthousiasme. Celui qui obtient le 7 octobre 1963 avec l’URSS et le Royaume-Uni la signature d’un traité de limitation des essais nucléaires. Le Président qui décide qu’un Américain mettra le pied sur la Lune avant la fin de la décennie.

Un Président qui incarne la jeunesse, le rêve, la vigueur, l’espoir de nouveaux horizons sur terre et dans l’espace. Une épouse qui lance un style imité à travers la planète. Des enfants joyeux qui insufflent un vent de fraîcheur à la Présidence.

Le mythe est aussi lié au style Kennedy: juvénile, flamboyant, trépidant, bouillonnant, étourdissant. Entouré d’une équipe de conseillers brillants, bardés de diplômes et de certitudes: on les disait « les meilleurs et les plus intelligents».

Son mariage avec Jacqueline Bouvier le 13 septembre 1953 était déjà conçu comme un événement hollywoodien, répercuté à travers les Etats-Unis et le monde. Dans la veine hollywoodienne, brille aussi l’incroyable «Happy Birthday, Mister President » de Marilyn Monroe le 19 mai 1962 pour l’anniversaire de JFK au Madison Square Garden de New York. Marilyn resplendissante et étourdissante dans une robe époustouflante. Mais était-ce une robe ? Marilyn qui part, on ne sait pas comment ni pourquoi, un triste 5 août 1962.

Il fait beau à Dallas. La foule enthousiaste est au rendez-vous à l’aéroport Love Field lorsque l’avion présidentiel Air Force One atterrit en fin de matinée. Jackie porte un superbe tailleur rose et une petite toque assortie. Elle reçoit un bouquet de roses rouge sang. Elle est radieuse. Il est rayonnant. Si finalement toutes ces inquiétudes au sujet des extrémistes étaient infondées ? Le cortège traverse une partie de la ville pour aller au Dallas Trade Mart où le Président doit prononcer un discours. Le public est massé tout au long du parcours, agitant des banderoles et des mains bienveillantes. Le couple présidentiel est à l’arrière de la Lincoln officielle. Assis devant eux le gouverneur Connally et son épouse Nelly. Les mesures de sécurité n’ont rien d’exceptionnel. Au vu du beau temps le Président a même demandé que l’on ne mette pas le toit en plexiglas. Il veut être en contact avec la population.

Le cortège s’approche d’un endroit un peu tortueux, Dealey Plaza. Il aurait été bien plus aisé, et surtout plus logique, de prendre tout droit Main Street. Mais enfin à part le fait que le cortège doive ralentir, il n’y a pas de soucis à se faire… La limousine présidentielle freine, quitte Houston Street et prend lentement Elm Street dépassant le Texas School Book Depository. Il fait beau. L’horaire est respecté. La foule est joyeuse.

Il est midi et demi. Des coups de feu éclatent. Le président est touché. Le gouverneur aussi. D’abord personne ne comprend. Très vite Jackie a compris. Son mari s’effondre. La voiture accélère enfin et se rue au Parkland Hospital. C’est l’affolement général. La terrifiante nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans Dallas, aux Etats-Unis, à travers le monde. La roue de l’Histoire des Etats-Unis et du monde vient de brutalement quitter son sillon…

Au Parkland Hospital, les médecins essaient désespérément de sauver le Président. Rien n’y fait. Les lésions sont massives et irréversibles. Le décès est constaté vers 13h. John F. Kennedy, 35ème Président des Etats-Unis, est mort.

Cependant la politique cynique n’attend pas. En contravention avec les lois du Texas et avant l’autopsie légale, le corps de JFK est évacué manu militari par le Secret Service vers l’avion présidentiel. Dans l’avion, sur le tarmac, Lyndon Johnson s’empresse de prêter serment comme nouveau Président. Jackie, abasourdie et anéantie, est présente, dans son tailleur maculé du sang de l’homme qu’elle aimait et qu’elle a vu mourir. Image atroce du face à face tragique de la froideur politicienne et du drame insondable. L’avion arrive quelques heures plus tard à Washington.

A Dallas la police arrête avec célérité et dans des conditions rocambolesques un suspect, un certain Lee Harvey Oswald. Il nie. Son parcours est bizarre, surtout en pleine guerre froide: soldat, ensuite un passage par l’URSS où il se marie avec une Soviétique et où il renonce à la nationalité américaine, puis, mal du pays, et retour au bercail. Il travaillait depuis peu au Texas School Book Depository. Ses affiliations politiques sont nébuleuses.

Les interrogatoires d’Oswald se déroulent dans une confusion généralisée. L’hôtel de police de Dallas est très désordonné et (trop ?) facile d’accès. Stupéfiante atmosphère d’agitation et de pagaille. La décision de transférer Oswald vers une prison est prise le dimanche 24 novembre. Mais, soudain, dans le garage de la police, devant les caméras du monde entier, stupeur : Lee Harvey Oswald se fait abattre par le patron d’une boîte de nuit miteuse, Jack Ruby. Exit le suspect. Plus de suspect, plus de procédure, plus de procès…

La journée du lundi 25 novembre est étourdissante de douleur. Jackie toute de noire vêtue, broyée de souffrance derrière sa voilette sombre, tenant par la main ses enfants. Jackie et Caroline s’agenouillent et agrippent le drapeau américain recouvrant le cercueil de leur époux et père. John John, du haut de ses trois ans qu’il vient d’avoir ce jour-là, salue vaillamment le catafalque de son père. La foule est immense, tétanisée, sidérée, horrifiée tout le long du parcours du centre-ville de Washington jusqu’au cimetière militaire d’Arlington. Suivant Jackie et la famille Kennedy se trouvent les nombreuses personnalités venues du monde entier : le Roi Baudouin 1er, l’Empereur Selassié, le Général de Gaulle, tant d’autres. Des obsèques partagées par le monde entier. Des registres de condoléances sont ouverts aux quatre coins de la planète. Des anonymes pleurent à travers les continents.

Les questions commencent à pleuvoir. Qui, pourquoi, comment, pour qui, pour quoi ? Ces questions hantent la mémoire collective américaine depuis cinquante ans. A ce jour, il est impossible d’y répondre de manière irréfutable. Aucune réponse crédible ne vient. Aucune ne viendra. L’attente se poursuit cinquante ans après... Il y a bien le rapport de la commission Warren, du nom du président de la Cour Suprême qui est chargé par le nouveau Président Johnson de fournir une version officielle. Il dépose un rapport en septembre 1964, avant le scrutin présidentiel de novembre. Mais les partisans du rapport ont fondu comme neige au soleil, même aux Etats-Unis, depuis 1964. A cet égard, deux jours après les obsèques du Président Kennedy, lors d’un entretien confidentiel avec son ministre Alain Peyrefitte (dont celui-ci publie le contenu en 1997), le Général de Gaulle, en homme d’Etat et en responsable politique qui connaît bien les violences et les turpitudes liées aux luttes de pouvoir, livre son analyse, tranchée et sans concessions, sur les circonstances de l’assassinat, les responsabilités et les complicités éventuelles ainsi que sur l’improbabilité de connaître un jour la vérité.

Le Président Kennedy est mort. La légende Kennedy est née. La flamme éternelle allumée le 25 novembre 1963 à Arlington brûle depuis cinquante ans…

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Date de dernière mise à jour : 19/07/2017