JFK, fils de mafieux, complice et obsédé sexuel

C’est sans doute Diane Kurys, dans son film "Diabolo menthe" qui a le mieux visualisé l’émotion à la fois universelle et individuelle ressentie ce soir-là. La petite Anne surgit soudainement dans le salon, et hurle : "Kennedy est mort !" Sa sœur aînée, Frédérique, la toise aussitôt et lui renvoie un brutal : "Menteuse !" Le lendemain leur institutrice vacille presque de chagrin sur l’estrade. La classe est pétrifiée. Une pluie épaisse ruisselle sur les fenêtres. Le préau est vide.

Cette scène, je l’ai vécue, adolescent, à mon école. Le directeur nous rassembla dans la salle de gym, et je l’entends encore nous dire, si ému : "Le souvenir du président Kennedy, mort hier…" Après je ne sais plus car, comme Frédérique, je refusais d’y croire. La seule erreur du film est qu’il ne pleuvait pas ce samedi 23 novembre 1963, ni à Paris ni à Woluwe. Mais des gens pleuraient dans les rues. Moi pour commencer, sur mon vélo.

Aux fenêtres, son portrait s’affichait déjà çà et là, découpé dans les journaux. Que reste-il de ces 1 037 jours jamais enfouis ? Un revirement sidérant. Un portrait sali en une sorte de double frénésie : d’abord l’icône, puis au fil des décennies le marteau-piqueur.

Ce Président enchanteur n’était, dit la doxa du moment, qu’un imposteur, fils d’un mafieux et donc complice, roulant la presse dans la farine de son charme frelaté, un obsédé sexuel plus proche d’un Sofitel new-yorkais qu’une Maison-Blanche à Washington, et décédé dans un règlement de compte. Balayés les trémolos, remis à zéro les témoignages des Salinger, Schlesinger, ou Sorensen, ses brillants porte-parole, conseiller et porte-plume. Oublié l’homme qui évita avec sang-froid et fermeté un conflit nucléaire, et reçut les organisateurs de la Marche sur Washington pour leur promettre d’en finir avec la sanie du racisme institutionnalisé.

Seule sa mort, hélas, colle à sa mémoire comme le sparadrap du capitaine Haddock. Or cette affaire devrait être classée mais, trop juteuse médiatiquement, elle est devenue emblématique d’un syndrome lancinant, celui de la "complotite" aiguë.

Ainsi non seulement Elvis vit toujours, mais le Titanic n’aurait pas sombré, des pirates (somaliens ?) l’auraient juste détourné. Je présume qu’on attend le versement de la rançon et le retour des passagers… En fait de rançon, JFK paya peut-être celle d’un destin shakespearien, celui d’une famille ou amour gloire et beauté (et pouvoir) suscitèrent les passions et une fascination excessive, voire mortelle au pays des armes-fétiches.

Le people, la starisation - Marilyn roucoulant en robe moulante ! - les Kennedy l’inventèrent : ainsi en pleine nuit, un journaliste réveilla Pierre Salinger pour vérifier s’il était vrai que le hamster de Caroline était mort. (Oui, mais pas de complot !) Tout cela a détourné l’attention sur le fond, sur les temps forts d’une époque qui en regorge.

Ainsi dans ses Mémoires ("True Compass"), Ted affirme que le drame du 22 novembre est surtout d’avoir déclenché une guerre - celle du Viêt Nam - dont "mon frère ne voulait pas, ce qu’il me confia avec vigueur en été 63."

De même l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 14 à Sarajevo déclencha, via trois coups de feu, une guerre… évitable. JFK réitéra sa pensée à Walter Cronkite juste avant sa mort : "C’est leur guerre, on ne la fera pas à leur place." Dès 1953 il plaida pour l’indépendance du Viêt Nam et du Laos. En 1954, sur l’Indochine, il prit ses distances avec la France, disant "qu’il faudra reconnaître la futilité qu’il y aurait à envoyer des machines et des hommes américains dans ce conflit intérieur et sans espoir." Et ceci enfin, sur l’Algérie : "Les solutions envisagées pour un règlement sont dépassées par les événements. La reconquête militaire du territoire retarde une solution possible." C’est dans "Le Monde" du… 4 juillet 1957. "La mort de Kennedy fut pour nous une tragédie à la fois globale et intime", écrivit "Time Magazine" en novembre 1983. Cinquante ans après, l’Amérique ne s’en est toujours pas remise.

 

 

 

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