Le symbole et l’énergie Kennedy

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En 1960, une foule en liesse accueille à New York le nouveau couple présidentiel, John F. Kennedy et son épouse Jacqueline. On les voit ici dans l’objectif du photographe montréalais George S. Zimbel.

Signe de la puissance du mythe américain qu’il a incarné, le nom de John Fitzgerald Kennedy, assassiné il y a cinquante ans, le 22 novembre 1963, se retrouve un peu partout dans le paysage québécois. Pourquoi ?

Boulevard René-Lévesque : l’ancien premier ministre a son artère et sa statue au centre-ville de Montréal, juste à côté du siège de l’Hydro-Québec qu’il a nationalisée en 1963. Quel autre homme politique jouit de la même considération symbolique au cœur de la métropole québécoise ? Un seul : John Fitzgerald Kennedy. Un Américain.


Tout près de l’Université McGill, en plein centre-ville, trône sur l’avenue du Président-Kennedy, baptisée de ce nom le 9 janvier 1964, un immense buste de métal froid qui donne à voir aux passants les traits doux du président américain. Œuvre de Paul Lancz, tout comme le buste de René Lévesque, la sculpture a été offerte en 1986 à la ville par The Birks Family Foundation.


Mais Montréal n’est pas seulement fendue en son cœur par une artère JFK. On y trouve aussi une école primaire JFK, une école secondaire JFK, une piscine JFK, un « Business Center » JFK. Et ça continue, ailleurs au Québec.


À Lévis, la route du Président-Kennedy fonce tout droit vers la Beauce. Les villes de Québec, Gatineau, Saint-Jérôme, LaSalle, Terrebonne et Berthierville, pour ne nommer que celles-là, ont toutes des rues John-F. Kennedy. Sans compter Granby, qui lui a consacré un parc. 
 

Est-ce la simple illustration d’une forme profonde de colonialisme ?

 

Une influence
 

Il est impossible de nier que la vie publique québécoise se déroule pour une part dans l’ombre de la politique à l’américaine. Cela se traduit parfois de façon très concrète. Ainsi, en 1962, le premier grand débat télévisé tenu lors d’une élection québécoise est directement inspiré par la pratique américaine. À la télévision, Jean Lesage, chef du Parti libéral, fait face à Daniel Johnson de l’Union nationale. Pour l’occasion, Maurice Leroux, conseiller spécial de Lesage, se rend spécialement à New York pour visionner et étudier les débats télévisés entre John F. Kennedy et Richard Nixon. Leroux rencontre même, pour être mieux à même de préparer Lesage, un conseiller à l’image de Kennedy.


Si les conseillers de Jean 
 

Lesage s’en remettent à cette image de jeune et beau bronzé qu’avait projetée Kennedy en débat, ils ignorent que ce teint particulier du politicien américain est en fait celui d’un grand malade. La mauvaise santé de Kennedy le forçait en effet à s’exposer à des traitements ravageurs qui lui donnaient ce faux teint soleil.


Des rues Kennedy, il en existe bien sûr partout dans le monde. À commencer par la célèbre avenue du Président-Kennedy à Paris.
 

Pour Greg Robinson, professeur d’histoire à l’UQAM et spécialiste des États-Unis, ce n’est pas tant la politique américaine « que l’individu qui est en cause » pour expliquer cet enthousiasme planétaire. À son avis, « le mythe du jeune président, le martyr mort pour la paix, catholique de surcroît, pas WASP [white anglo-saxon protestant] et représentant la nouvelle génération était à même de séduire. Son prestige au Québec me semble plus lié à ces choses-là et à son aspect vedette de cinéma qu’à une idée précise des États-Unis ou de sa politique ».


L’image l’emporte facilement sur la réalité. Défenseur de la liberté ? Sénateur, Kennedy ne s’oppose pas aux persécutions politiques qu’attise le maccarthysme. Homme de paix ? Dès son arrivée au pouvoir en 1960, il augmente en 14 mois le budget militaire de 9 milliards de dollars dans une course à l’armement déjà hystérique. Il favorise aussi des actions paramilitaires menées par la CIA. L’administration Kennedy tente aussi de faire adopter un décret pour faire régner la loi sur l’espionnage même pour les déclarations faites par des Américains en sol étranger. Les droits des Noirs ? En pratique, Kennedy se montre soucieux de préserver ses appuis chez les démocrates du Sud ségrégationnistes et module en conséquence ses appuis.

 

La représentation
 

Aux yeux du sociologue Gérard Bouchard, le président Kennedy n’est pas en soi un mythe, mais bien la représentation qu’on donne à un mythe. « Le mythe est une représentation collective d’un type particulier qui accède à une forme de sacralisation, religieuse ou non, et qui jouit en conséquence d’une autorité, d’un pouvoir énorme, presque tabou. C’est le cas de Kennedy. » Gérard Bouchard estime que le président américain « est la première figure médiatisée de l’univers médiatique » qui se dessine dans l’après-guerre.


Au fond, poursuit Gérard Bouchard, JFK « incarne toute une jeunesse, celle des baby-boomers, et leur révolte contre l’ordre ancien ». À l’ère de la médiatisation, il est « le premier à atteindre ce statut dans ce nouvel univers de communication. En Allemagne, en France, en Inde, partout, on le pleure. »
 

Le côté francophile de Kennedy a pu peser en faveur de sa reconnaissance au Québec, croit l’historien Greg Robinson. Au début des années 1950, la vaste diaspora canadienne-française peuplait encore plusieurs villes de la Nouvelle-Angleterre. « Sa femme Jackie, rappelle l’historien, a fait des présentations en français un peu partout au Massachusetts pour favoriser son élection au sénat. Ce genre de chose a pu jouer sur la perception qu’ont eue les francophones du Québec à son égard. » Jacqueline Bouvier ne manquait pas de dire que ses grands-parents parlaient français à la maison, ce qu’elle rappela aussi devant le président français. Ce à quoi le général de Gaulle, avec son habituel sens de la réplique, avait tout simplement répondu : « Les miens aussi ! »


Gérard Bouchard ne croit pas trop à cela pour expliquer l’enthousiasme du Québec à l’égard de JFK. « À l’époque où il était sénateur, les appels en français de sa femme passaient plutôt sous le radar du Québec. Par contre, je serais porté à croire que la dimension catholique de Kennedy rejoignait beaucoup les Québécois. Pour eux, il s’agissait d’une valeur profonde. Kennedy était très différent des autres politiciens américains connus, entre autres à cause de ce catholicisme. Bien sûr, le Québec a pu être plus touché qu’ailleurs dans le monde par Kennedy en raison de la proximité géographique avec les États-Unis. »


Professeur adjoint d’histoire à l’Université d’Ottawa, Adam Green estime pour sa part « que le Québec a toujours été moins allergique aux États-Unis que le reste du Canada. La perception de l’Amérique est très différente du côté québécois. On observe plus facilement qu’ailleurs la vie américaine avec aisance et enthousiasme. »

 

La gloire des disparus

JFK profitait de l’aura immense d’un homme à qui la vie semblait sourire. « Comme tout homme qui meurt prématurément au sommet de sa gloire, on lui prête la promesse du meilleur », dit Adam Green.
 

Selon Gérard Bouchard, Kennedy était apparu comme l’incarnation de sentiments forts qui traversaient alors l’Occident tout entier. « Son image devient le symbole de l’énergie et de la jeunesse que projetait la télévision. Il y a deux phénomènes en cause pour expliquer ce symbole Kennedy : celui de la prospérité économique — qui donnait l’impression que tout était possible —, et celui d’une démographie nouvelle, qui permettait aux baby-boomers, du fait de leur nombre, de redéfinir le monde et ses valeurs. »


Est-ce parce que les valeurs de ce monde sont toujours dominantes que la plupart des grands quotidiens occidentaux publient cette semaine des dossiers consacrés à JFK ?

 
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Date de dernière mise à jour : 20/11/2013