Contrer les critiques du rapport Warren » - quand la CIA brandissait la « théorie du complot » pour discréditer les sceptiques

22 novembre 1963, 12 heures 30, Dallas. John Fitzgerald Kennedy vient d'être assassiné. Le tueur présumé, Lee Harvey Oswald, est tué à son tour moins de deux jours plus tard par Jack Ruby, sans que celui-ci n'ait jamais été très convaincant à expliquer son geste. Ce meurtre empêchera surtout l'assassin de JFK de parler et d'assurer sa défense.

La commission Warren est lancée sept jours plus tard. Dotée de 10 millions de $ de fonds, elle rend son rapport public le 27 septembre 1964.[1] Elle conclut au tireur isolé incriminant celui qui n'a jamais pu parler : Oswald. Pour arriver à cette conclusion, il aura fallu des oeillères, un chausse pied et des innovations dans le domaine de la balistique : la fameuse théorie de la "balle unique" était née, rapidement rebaptisée théorie de la "balle magique" tant elle apparait tirée par les cheveux. [2] De nombreuses personnes contestent cette version des faits alambiquée, et très vite l'opinion publique américaine les rejoint.

C'en est trop pour la CIA : le 04 janvier 1967, elle publie en interne le mémo 1035-960 - "Countering Criticism of the Warren Report" [3] ("Contrer les critiques du rapport Warren"). L'objectif est clair : faire taire les sceptiques en les discréditant. Pas de temps à perdre, par conséquent, à argumenter sur le fond du discours de ces détracteurs, il s'agit surtout de les amalgamer et d'user de propagande : convaincre les pouvoirs en place (politiques, médiatiques) en promouvant la commission Warren, tout en attaquant sur la forme les théories alternatives, baptisées "théories du complot". Leurs auteurs ? Des irresponsables à la botte des communistes.

Le mémo restera secret jusqu'en 1976, où il est rendu public en réponse à une requête en déclassification adressée par le New York Times en vertu de la "Loi pour la liberté d'information" (FOIA). Voici ce que ce mémo contient.

1. Notre préoccupation. Depuis le jour de l'assassinat du président Kennedy, il y a eu des spéculations sur la responsabilité de son meurtre. Bien que cela fut enrayé pendant un certain temps par le rapport de la Commission Warren (qui est sorti fin Septembre 1964), divers auteurs ont maintenant eu le temps de lire attentivement le rapport et des documents publiés par la Commission, trouvant de nouveaux prétextes pour la remettre en cause, et il y a eu une nouvelle vague de livres et d'articles critiquant les conclusions de la Commission. Dans la plupart des cas, les critiques ont spéculé sur l'existence d'une sorte de conspiration, et souvent ils ont laissé entendre que la Commission elle-même était impliquée. Sans doute en raison de la contestation grandissante du rapport de la Commission Warren, un sondage de l'opinion publique a récemment indiqué que 46% de la population américaine ne pensait pas que Oswald ait agi seul, alors que plus de la moitié des personnes interrogées estimait que la Commission avait laissé quelques questions en suspens. Des sondages étrangers montreraient sans doute des résultats similaires, ou potentiellement plus défavorables.

2. Cette tendance de l'opinion est un sujet de préoccupation pour le gouvernement américain, y compris pour notre organisation. Les membres de la Commission Warren ont été naturellement choisis pour leur intégrité, leur expérience et leur éminence. Ils représentaient les deux principaux partis, et ils ont été, avec leur personnel, délibérément pris dans tout le pays. Du simple fait de la réputation des commissaires, les efforts pour contester leur droiture et leur sagesse ont tendance à jeter le doute sur tous les dirigeants de la société américaine. En outre, il semble y avoir une tendance croissante laissant entendre que le président Johnson lui-même, en tant que seule personne qui pourrait en avoir bénéficié, était en quelque sorte responsable de l'assassinat.

Des insinuations d'une telle gravité affectent non seulement la personne concernée, mais aussi l'ensemble de la réputation du gouvernement américain. Notre organisation elle-même est directement impliquée : entre autres faits, nous avons fourni des informations à l'enquête. Les théories du complot ont souvent jeté la suspicion sur notre organisation, par exemple en alléguant faussement que Lee Harvey Oswald a travaillé pour nous. Le but de cet envoi est de fournir de la matière pour aller à l'encontre et discréditer les revendications des théoriciens de la conspiration, de manière à empêcher la circulation de ces revendications dans d'autres pays. Les informations de fond sont fournies dans une partie classée et dans un certain nombre de pièces jointes non classées. [Ndt : notamment l'annexe 1, Etude approfondie de livres traitant de l'assassinat du Président Kennedy, en version française sur ce lien]

3. Action. Nous ne recommandons pas d'initier de discussion au sujet de la question de l'assassinat là où elle n'a pas déjà eu lieu. Là où la discussion est en cours, cependant, les conversations suivantes sont demandées :

A Discuter du problème de la publicité avec les responsables locaux alliés (en particulier les hommes politiques et les éditeurs), en soulignant que la Commission Warren a fait une enquête aussi approfondie qu'il était humainement possible, que les accusations des critiques sont sans fondement sérieux, et que toute autre discussion spéculative ne joue qu'en faveur de l'adversaire. Souligner également que les éléments du discours complotiste semblent être délibérément générés par les propagandistes communistes. Incitez-les à utiliser leur influence pour décourager la spéculation sans fondement et irresponsable.

B. Utiliser les avantages de la propagande [4] afin de riposter et réfuter les attaques des critiques. Les critiques de livres et des articles de fond sont particulièrement appropriés à cette fin. Les pièces jointes non classées à ces directives devraient fournir une matière de fond utile pour l'acheminement de ces avantages. Notre stratagème devrait souligner, le cas échéant, que les critiques sont

(I) - mariés à des théories adoptées avant leurs éléments de preuve

(II) - politiquement intéressés

(III) - financièrement intéressés

(IV) - précipités et inexacts dans leurs recherches, ou

(V) - épris de leurs propres théories.

Au cours des discussions sur l'ensemble de ce phénomène de critique, une stratégie utile peut être de distinguer la théorie de Epstein [5] afin d'attaquer, en utilisant l'article de Fletcher Knebel [6]joint et le billet du Spectator [7] pour le fond. (Bien que le livre de Mark Lane [8] est beaucoup moins convaincant que celui d'Epstein et qu'il se détache difficilement quand il est confronté à des critiques avertis, il est également beaucoup plus difficile à contrer [Ndt : pour ceux qui seront chargés de la discréditation des sceptiques] dans son ensemble, du fait que l'on se perd dans un fatras de détails superflus.)

 

 

4. Dans les discussions en privé avec les médias qui ne sont pas dirigées contre un écrivain particulier, ou en attaquant des publications qui sont encore susceptibles de venir, les arguments suivants devraient être utiles :

A - Aucune nouvelle preuve significative n'a émergé dont la Commission n'a pas tenu compte. L'assassinat est parfois comparé (par exemple, par Joachim Joesten [9] et Bertrand Russell [10]) avec l'affaire Dreyfus ; cependant, contrairement à ce cas, l'attaque de la Commission Warren n'a produit aucune nouvelle preuve, aucun nouveau coupable n'a été identifié de façon convaincante, et il n'y a pas d'accord entre les critiques. (un meilleur parallèle, bien qu'imparfait, peut-être fait avec l'incendie du Reichstag de 1933, dont certains historiens compétents (Fritz Tobias, AJ.P. Taylor, DC Watt) croient maintenant qu'il a été perpétré par Vander Lubbe de sa propre initiative, sans agir pour les nazis ou pour les communistes ; les nazis ont essayé de faire porter la responsabilité sur les communistes, mais ces derniers ont eu plus de succès à convaincre le monde que les nazis étaient à blâmer).

B. Les critiques surestiment habituellement des éléments particuliers et en ignorent d'autres. Ils ont tendance à mettre davantage l'accent sur les souvenirs de témoins individuels (qui sont moins fiables et plus divergents - et, de ce fait, qui prêtent davantage le flanc à la critique) et moins sur la balistique, l'autopsie, et des preuves photographiques. Un examen attentif des archives de la Commission montrera généralement que les témoignages contradictoires sont sortis du contexte, ou ont été rejetés par la Commission pour de bonnes et suffisantes raisons.

C. La conspiration à grande échelle souvent suggérée serait impossible à dissimuler aux États-Unis, spécialement depuis que les informateurs pouvaient espérer recevoir de grandes redevances, etc... Notez que Robert Kennedy, Ministre de la Justice et frère de John F. Kennedy, serait le dernier homme à négliger ou dissimuler tout complot. Et comme un critique l'a fait remarquer, le député Gerald R. Ford n'aurait guère tenu sa langue au bénéfice de l'administration démocrate, et le sénateur Russell aurait eu un grand intérêt politique en exposant tous les méfaits sur le rôle du juge en chef Warren. En outre, un conspirateur n'aurait guère choisi un emplacement pour un tir où tellement de choses dépendaient de conditions hors de son contrôle : la route, la vitesse des voitures, la cible mobile, le risque que l'assassin serait découvert. Un groupe de conspirateurs aisés se seraient procuré des conditions beaucoup plus sûres.

D. Les critiques ont souvent été attirés par une forme d'orgueil intellectuel : ils mettent en lumière une théorie et ils tombent amoureux d'elle ; ils se moquent également de la Commission parce qu'elle n'a pas toujours répondu à chaque question de façon catégorique dans un sens ou dans l'autre. En fait, la constitution de la Commission et de son personnel a été une excellente protection contre le sur-engagement vers une théorie quelconque, ou contre la transformation fallacieuse de probabilités en certitudes.

E. Oswald n'aurait pas été le choix de toute personne sensée en guise de co-conspirateur. Il était un « solitaire », dérangé, d'une fiabilité douteuse et inconnu de tout service de renseignement professionnel. [11]

F. Quant aux accusations que le rapport de la Commission fut un travail fait dans l'urgence, il a été publié trois mois après le délai initialement fixé. Mais dans la mesure où la Commission a essayé d'accélérer son rapport, cela était en grande partie dû à la pression de la spéculation irresponsable qui apparaissait déjà, venant dans certains cas des mêmes critiques qui, refusant d'admettre leurs erreurs, sont en train d'émettre de nouvelles critiques.

G. Des accusations aussi vagues que « plus de dix personnes sont mortes mystérieusement » peuvent toujours être expliquées d'une façon naturelle, par exemple : les individus concernés sont pour la plupart morts de causes naturelles ; le personnel de la Commission a interrogé 418 témoins (le FBI a interrogé beaucoup plus de personnes, conduisant 25.000 interrogatoires et nouveaux interrogatoires), et dans un groupe de cette taille, un certain nombre de décès sont à prévoir. (Lorsque Penn Jones [12], l'un des initiateurs de la lignée des « dix morts mystérieuses », a fait son apparition à la télévision, il est apparu que deux des décès sur sa liste étaient des attaques cardiaques, un autre l'était d'un cancer, un autre dans une collision frontale sur un pont, et un dernier survenu quand un conducteur a perdu le contrôle dans la culée d'un pont.)

 

5. Lorsque cela est possible, contrer la spéculation en encourageant la référence au rapport de la Commission lui-même. Les lecteurs étrangers ouverts d'esprit devraient encore être impressionnés par les soins, la rigueur, l'objectivité et la rapidité avec laquelle la Commission a travaillé. Les critiques d'autres livres pourraient être encouragés à ajouter à leur compte rendu l'idée que, en comparant avec le rapport lui-même, ils l'ont trouvé de loin supérieur au travail de ses détracteurs.

 

La suite du mémo est constituée des pièces jointes suivantes :

1 - Etude approfondie de livres traitant de l'assassinat du Président Kennedy : 5 pages (lien direct) : voir traduction en français sur ce lien

2 - "Les théories de Monsieur Epstein", signé Spectator : 5 pages (lien direct)

3 - "Le scandale de Dallas dégonflé - un témoin, et tireur d'élite, a juste entendu 3 tirs et tourne en ridicule l'énorme complot", article signé Merriman Smith du Washington Post en date du 20 novembre 1966 : 2 pages (lien direct)

4 - "Pas de complot, mais peut-être 2 assassins ?" article de Henri Fairlie, date et journal inconnus : 3 pages (lien direct)

5 - "Le rapport de la commission Warren frappé d'une nouvelle vague de doute", auteur, date et journal inconnus : 5 pages (lien direct)

6 - "La preuve écrasante qu'Oswald était l'assassin", article de US News & World Report, 10 octobre 1966, interview d'Arlen Specter, assistant conseil à la commission Warren : 8 pages (lien direct)

7 - "Ignorance juridique et fausse logique", article du 15 décembre 1966 signé A.L. Goodhart, journal inconnu : 2 pages (lien direct)

8 - "JFK à Dallas, le rapport Warren et ses critiques", article du 22 octobre 1966 signé Arnold L Fein, journal inconnu : 3 pages (lien direct)

Notes :

[1] A comparer aux 442 jours de la mise en place de la Commission Kean-Hamilton sur les attentats du 11 Septembre, et ses seulement 3 millions de $ initialement alloués. Pour mémoire, également, le coût de l'ensemble des investigations menées par Kenneth Starr sur Bill Clinton (Whitewater, Paula Jones, Monica Lewinsky) était de 40 millions de $.

 [2] D'autres enquêtes ultérieures menées par les autorités américaines démontreront l'implication d'au moins deux tireurs.

 [3] Le mémo complet, enregistré sous le numéro NARA (National Archives and Records Administration) 104-10404-10376, est visible notamment sur cette adresse : http://www.themindrenewed.com/resources/documents/369-doc002

 [4] Un "asset" est un atout, un avantage. Deux traductions sont néanmoins possibles, car dans le monde du renseignement, un "atout" est généralement une source clandestine, un agent (la traduction serait alors "Utiliser des agents de propagande afin de...") Cependant, compte tenu de la suite du paragraphe, la première traduction a été privilégiée. 

[5] Edward Jay Epstein est un écrivain américain, journaliste d'investigation et professeur en sciences politiques. En 1966, il écrivit le livre Inquest (publié en français sous le titre Le Rapport Epstein), un des premiers ouvrages à faire une critique détaillée des dysfonctionnements de la Commission Warren. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Jay_Epstein

 [6] Fletcher Knebel (1911 – 1993) est un auteur américain. Il a notamment écrit plusieurs oeuvres de politique – fiction, qui représentaient souvent son opinion voulant qu'il « se méfiait de la taille et la puissance de l'armée américaine, et de la communauté du renseignement. » Voir https://en.wikipedia.org/wiki/Fletcher_Knebel

 [7] The Spectator est un hebdomadaire Britannique dont la première publication remonte à 1828 : voir https://en.wikipedia.org/wiki/The_Spectator. Ceci dit, Spectator semble être ici le pseudonyme utilisé par une personne démontant les arguments de Epstein (voir 2ème pièce jointe en fin de traduction) 

 [8] Mark Lane est un ancien avocat, ancien législateur de l'État de New York, activiste des droits civils et enquêteur sur les crimes de guerre commis au Vietnam. Il a écrit une dizaine de livres, dont quatre consacrés à l'assassinat de JFK, au sujet duquel il est très critique envers la commission Warren. Voir : https://en.wikipedia.org/wiki/Mark_Lane_%28author%29

[9] Joachim Joesten est un historien et journaliste américain d'origine allemande, qui s'interrogea lui aussi beaucoup sur l'assassinat de Kennedy. Il écrivit notamment à ce sujet « Oswald : assassin or fall guy ? » (Oswald : assassin ou bouc émissaire ?) Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Joachim_Joesten et http://www.goodreads.com/book/show/18002118-oswald

 [10] Bertrand Russel est un mathématicien, logicien, philosophe, épistémologue, homme politique et moraliste britannique. Sceptique, il a publié un article intitulé « 16 questions sur l'assassinat » peu après la publication du rapport Warren.

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Bertrand_Russell et http://www.blacklistednews.com/Bertrand_Russell_Questioned_the_JFK_Assassination/39360/0/38/38/Y/M.html

 [11] Ce point est fort discutable. Certains auteurs contemporains, comme Webster G. Tarpley , estiment au contraire qu'un bon "idiot", incapable de discerner les tenants et les aboutissants, est d'une aide très précieuse dans une opération sous faux pavillon, surtout pour servir de coupable désigné par la suite. Tarpley parle de "lampiste", qui désigne un bouc émissaire facilement manipulable. Il écrit : "On peut aussi les appeler [...] fusibles, caves, boucs, [...] pigeons, idiots de service, hommes de paille ou dupes. Leurs capacités intellectuelles doivent être limitées et leur crédibilité immense." Ils sont manipulés et poussés à passer à l'action, alors même qu'ils ne disposent initialement ni des idées, ni des compétences, ni des moyens de le faire. Tarpley ajoute : "Les meilleurs candidats au rôle de lampistes sont psychotiques, psychopathes ou sociopathes. Il peut s’agir de fanatiques débordant d’énergie et d’intentions criminelles, ou bien d’idéologues pathétiques ou encore de naïfs. Ils sont souvent déboussolés, bons à rien et ne réussissent généralement rien de ce qu'ils entreprennent." La terreur fabriquée made in USA, Webster G. Tarpley, Ed Demi-Lune, p108

[12] William Penn Jones, Jr. (1914 – 1998) était un auteur et journaliste américain. Très critique envers la commission Warren, il a notamment allégué que 150 personnes en relation avec l'assassinat de Kennedy avaient pu décéder dans des circonstances mystérieuses. Il a publié à ce sujet la quadrilogie « Forgive My Grief » (Pardonnez ma douleur). Voir https://en.wikipedia.org/wiki/Penn_Jones,_Jr

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Date de dernière mise à jour : 27/08/2015